| Yoshie Araki : les poissons du ciel |
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Dessins & peintures
Jusqu'au mercredi 2 décembre 2009
Vernissage le vendredi 30 octobre 2009 à partir de 18h30.
Yoshie ARAKI à Notre-DameYoshie, depuis sept ans en France, ne devait y rester qu’un an. Que s’est-il passé ? Yoshie était venue en France pour « faire le point ». Pour s’émanciper, se libérer du connu, gagner en audace, dit-elle, par un éloignement de ses parents, et de ce Japon un peu trop règlementé. S’éloigner quelques temps.
Mais pourquoi la France ?
Mais pourquoi le français, qui sert si peu ?
Sans doute l’avait-elle choisi un peu sur sa réputation, là-bas, de langue du « Pays de la Liberté ». Mais aussi, plus probablement, de langue de la « Patrie des Arts », renommée qui s’attardait encore à l’époque, là-bas au loin. C’est que, tout doucement mais avec cette opiniâtreté assez japonaise, elle avait cherché un compromis entre l’utile et ce qui l’intéressait vraiment, au fond : elle avait toujours dessiné, depuis toute petite.
Ainsi, pensons-nous, ce ne serait pas seulement l’inspiration qui viendrait d’ailleurs, de la muse, puisque c’est là la doctrine traditionnelle qui fut longtemps celle de l’Occident (Platon écrit : « Le poète est chose légère, ailée et sainte, et il est incapable de créer avant que le dieu le pénètre et le mette hors de lui » (Ion, 534 b) : ce serait aussi l’énergie, qui ne serait donc pas forcément égocentrique. « Voilà ce que j’ai compris, maintenant, nous confie Yoshie, mes poissons sont là quand je n’y suis pas ».
Tariki, dans la terminologie spirituelle du bouddhisme japonais, désigne « la force de l’autre », celle sur laquelle comptent les voies dévotionnelles, et la notion s’oppose - en première approche tout au moins - à jiriki, « la force propre », que cultive le zen. Les voies dévotionnelles s’en remettent donc à la « force de l’autre », celle notamment du vœu que fit le futur buddha Amida de se constituer une Terre pure afin de sauver, en les y accueillant, tous les êtres qui s’en remettraient à lui en invoquant son nom. Renaissant par sa grâce sur cette Terre Pure de l’Ouest, tel en un Paradis, quoique provisoire, ils peuvent s’y consacrer à l’obtention du nirvâna, seul vrai salut. Mais l’opposition des deux voies est à la vérité toute relative puisque, comme son maître le disait à Yoshie, cet héroïsme qu’il faut mettre en œuvre, on ne saurait, sous peine de chute, s’en prévaloir narcissiquement : il est la manifestation en nous de cela qui est plus nous-mêmes que nous-mêmes (« tu ne me chercherais si tu ne m’avais trouvé »), à savoir la nature de buddha, force rédemptrice qui ne nous apparaît venir d’ailleurs que parce que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes. Le vertige nous vient quand nous songeons à quel point tout cela est loin de la doxa contemporaine, et entre autres de ce culte, assez répugnant, du « génie artistique », avec toutes ses sordidités…
« J’aime bien les Barbares… », avait confié Yoshié en une autre occasion, désignant par là cette pagaille bruyante et désordonnée qui, en France, lui permettait d’oublier d’avoir constamment à se maîtriser pour faire bonne figure. Nous avons alors compris qu’elle était sensible, en tant qu’Extrême-Orientale, à cette quête un peu folle, qui, dans ses meilleurs moments, était devenue celle du Graal en Extrême-Occident, et dont les braises luisaient peut-être encore… Se mettre à la place d’autrui, se décentrant pour adopter un autre centre, et se regarder ensuite à partir de là. Voilà ce que le maître Shântideva enseignait au VIII° siècle en Inde comme le « Suprême Mystère » parce qu’il mariait la compassion et la sagesse dans la Vacuité. N’est-ce pas là ce qu’aurait de mieux à faire un artiste un peu sérieux à notre époque, pour se débarrasser de ce narcissisme devenu par trop encombrant (et qui le coupe de toute inspiration authentique…) ?
D’Extrême-Orient en Extrême-Occident, c’est là ce que nous a paru avoir accompli Yoshie, venue peindre à l’huile ses poissons - technique si occidentale en ce qu’elle se prête malaisément à la spontanéité mais privilégie bien plutôt la reprise inlassable. Beau défi, qu’elle nous semble avoir magistralement relevé.
Laurent Chouteau
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Jadis, au nom d’un pragmatisme qui l’avait tenu à l’écart ne
serait-ce que d’envisager de mener une vie d’artiste, cette vie
d’artiste si redoutée des parents d’Extrême-Orient, elle avait songé,
pour faire quelque chose « qui peut toujours servir », à apprendre une
langue étrangère, en plus de l’obligatoire anglais. Certes.
Ces poissons, qui se meuvent avec tant de grâce dans leur liquide
élément, « comme des poissons dans l’eau », image d’une aise, d’une
innocence que nous qualifierions volontiers d’« édénique », d’avant
notre divorce d’avec la nature, quand nous nous ébattions encore nus et
sans honte sous le soleil du Paradis, avant cette expulsion de sinistre
mémoire, ces poissons, Yoshie, qui les peint sans se lasser, envie, elle
aussi, leur naturel, leur spontanéité : « La bonne peinture, dit-elle,
c’est quand ça coule tout seul, pas quand on calcule, quand on suit une
idée… Je n’y arrive pas toujours, mais je sens que je fais des progrès ! » Elle nous
parle alors de son maître spirituel. Elle s’occupait à cette époque de
l’accueil au temple de Daian-Zenji à Fukui (Japon), et il lui avait
donné ce conseil qui lui sembla longtemps énigmatique, voire un peu
contradictoire, mais qu’elle comprend maintenant : on peut peindre avec
une volonté, une ténacité et une patience inlassables sans que le moi,
l’ego, y soit pour rien ; il y a quelque chose de tel qu’un vouloir
impersonnel.
Yoshie semble bien loin de tout cela, et ce n’est pas le moindre de
son charme. Mais que pense-t-elle de cet Occident dans lequel la voici
plongée depuis sept ans, et en particulier de son art ? Voulant nous en
faire une idée, nous avons voulu la confronter à des spécimens d’art
sacré occidental. Notre-Dame n’était pas loin, comme toujours infestée
de touristes. Mais Yoshie supporte les touristes, en Japonaise
habituée. Gentiment, pour nous faire plaisir, elle lève les yeux sur
ces crucifixions, ces martyres, ces égorgements d’Innocents, qu’on voit
sur presque tous les murs. « C’est un peu pénible, ce sang partout »,
avoue-t-elle, presque à regret de ne pas avoir quelque chose de plus «
positif » à nous déclarer. Mais quoi, ne l’avions-nous pas pressée de
nous dire ce qu’elle ressentait vraiment, loin de toute la politesse,
parfois trop ‘ménageante’ à notre goût, de son pays ? Mais voici
qu’elle paraît bien contente d’avoir autre chose à nous dire, de tout
aussi vrai mais qui devrait nous plaire cette fois, croit-elle,
craignant sans doute de nous avoir blessés : « Mais j’aime bien cet
héroïsme ! », lance –t-elle devant une farouche Jeanne d’Arc, et une
lueur allume alors ses prunelles. La questionnant, nous comprenons
qu’il y a là quelque chose qui suscite en elle comme un élan, la
soulageant peut-être de ce trop juste milieu, si vanté par son
bouddhisme natal, mais qui vire parfois à la fadeur, voire à la
médiocrité, à ce que nous croyons comprendre…



