
Le photographe-poète ne fait pas d’image. Il ne photographie pas un visage, un arbre ou le bleu du ciel. Non seulement parce qu’au lieu de saisir quelque chose, il l’abrite, mais plus radicalement encore parce que son attention ne se fixe pas sur quelque chose ou quelqu’un : elle est une modalité de l’espace, un rythme, la dimension espérée d’une rencontre.
Être photographe implique une discipline rigoureuse : essayer de voir quand tout empêche de voir, en sachant qu’on n’y voit rien et en souffrant éperdument. Tel est le sens de la pratique de la méditation : apprendre à laisser son regard retrouver sa source, la décanter — et être prêt à traverser notre confusion pour le permettre.
Je ne peux photographier un visage ou un arbre qu’en sachant que ma manière de les montrer n’en épuise nullement la présence, que cette présence est d’une ampleur toujours neuve. Le photographe-poète assume que sa manière de photographier ne saisit rien, qu’au sens habituel du terme, il ne fait pas d’image — qu’il ne faut surtout pas que sa photographie devienne image. Il est ici, paradoxalement, un cousin du bon peintre, dont Matisse soulignait que les tableaux suscitent nécessairement « cette espèce de sentiment d’évasion et d’élévation de l’esprit », alors qu’une peinture dépourvue de cette qualité-là est « une image ».

| August Sander | Chögyam Trungpa |

